image 1

Institut Marie-Guyart
 
À l’origine de ces rencontres, une conviction fondamentale : il n’y a pas d’avenir sans mémoire, et il est normal qu’une société cherche à protéger son identité et légitime, aussi, qu’une génération désire transmettre sa conception de l’être humain, de la vie, de la société, du pays à ses enfants et petits-enfants.

 

 

 

 

Les communications

 

UNE LAÏCITÉ... QUI SE SOUVIENT
Conférence Marie-Guyart du samedi 18 novembre 2006.

Notre première Conférence Marie-Guyart a été un franc succès : quarante participants, quatre communications enrichissantes et des échanges fructueux.

Voici les résumés de leur communication préparés par MM. Raouf Ayas, Mathieu Bock-Côté, Guy Durand et Louis O’Neill.

Conférence du 18 novembre 2006. Texte de ...

Une laïcité chrétienne, qui se souvient

par M. Raouf Ayas, médecin

L’apport des chrétiens du Moyen-Orient s’est fait sentir au Québec depuis la fin du 19e siècle. Arrivé ici – par choix – en 1970 j’ai connu une société en mutation, ouverte, riche et généreuse, soucieuse d’intégrer ses immigrants.

Or, dans notre société, l’intégration harmonieuse nécessite de part et d’autre des ajustements qui respectent la rectitude politique, en termes juridiques des accommodements raisonnables en accord avec la Charte des droits et libertés. Ceci ne se limite pas aux immigrants qui sont déjà sélectionnés selon des critères (d’âge, de race, de couleur, de quotas par pays, de langue, de métier, d’études, de bonne santé, de capital à investir, de capacité d’intégration, de sécurité publique). Ces accommodements s’étendent même aux pure laine et aux enfants nés ici (exemptions, allocations, gratuité, déduction, pilule du lendemain, DPJ, etc.).

Début 1970, le multiculturalisme instauré sous Pierre Trudeau devait nous distinguer de nos voisins du Sud et du melting-pot WASP. Dix ans plus tard, les accords Cullen-Couture permettaient au Québec de devenir le maître d’œuvre de la sélection de ses immigrants alors qu’Ottawa conservait surtout l’aspect de sécurité nationale. Dix ans plus tard, alors que la loi 101 remplissait les écoles d’allophones, nous avons réalisé que ces enfants qui parlaient le français avec accent québécois demeuraient étrangers à certaines valeurs de la société d’accueil. Dix ans plus tard, l’électrochoc du 11 septembre 2001 remettait en question cette fausse sécurité qui nous entourait et plusieurs sujets de controverse sont apparus illustrant le désaccord qui sévit au sein de notre société.

Sommes-nous allés trop loin en accordant des «accommodements raisonnables» à nos minorités? Les exemples ne manquent pas : port du kirpan sikh, du voile islamique, de la kippa juive dans les lieux publics; écoles talmudiques ou tenues par des sectes qui échappent aux règlements du Ministère; cours prénataux dans les CLSC et cours de natation dans les piscines exclusifs aux femmes, une police qui tolère que des juifs hassidiques ne s’adressent qu’aux hommes policiers; un YMCA sous pression qui givre ses fenêtres à Outremont pour cacher des femmes en tenue de gymnastique; des tribunaux islamiques qui suivent la charia, des hommes qui refusent que leur femme soit examinée par un gynécologue masculin etc… . Cet excès de souplesse dans nos accommodements raisonnables, ces désaccords profonds sur les valeurs de notre société risquent de générer une réaction d’intolérance et d’intransigeance dans le futur, ce qui n’est guère souhaitable.

Il est évident qu’une partie du problème s’explique par le désaccord initial entre les Gens du pays, dits ‘de souche’. Des sujets de grande importance nous divisent : notre place au Canada comme peuple fondateur, la place de la religion dans notre société, la fierté quant à notre histoire, les valeurs familiales (avortement, homosexualité, mariage d’homosexuels et adoption par des homosexuels) pour ne citer que quelques exemples. Afin de pallier l’absence de consensus entre nous, nous avons imposé des accommodements arbitraires soi-disant «raisonnables» tels que :
• Sortir les croix – sauf trois – de l’Hôtel de Ville de Montréal
• Avorter est légal jusqu’à la 12e semaine de grossesse; illégal, criminel par la suite
• Fumer la mari mais ne pas en posséder plus de 30 grammes
• Abolir l’enseignement religieux facultatif dans les écoles, à l’encontre de droits constitutionnels auparavant garantis, mais imposer à tous l’histoire des religions.
• L’union civile au provincial, le mariage gai au fédéral

Ces quelques exemples touchent nos choix de société. Ces sujets de controverse profonde dissimulent une confusion idéologique où sont plongés les Québécois -- d’héritage chrétien -- (plus de 90% de la population au Québec). Notre majorité souffre d’un manque de confiance en soi, de fermeté, d’orientation, de constance dans l’application. L’illusion relativiste a banalisé les options au point où les partis politiques et les gouvernants sont devenus interchangeables et inefficaces. Cela est faux; toutes les religions ne se ressemblent pas, les individus ne connaissent pas les mêmes droits, les familles d’accueil où la DPJ permute les enfants ne se ressemblent pas et la croissance d’un enfant au sein d’un couple homosexuel ne ressemblera pas à celle d’un autre plus fortuné avec «un père et une mère».

Depuis septembre 2006, l’école St-Pie X à Québec s’appelle «Jeunes du monde», à St-Apollinaire, l’école Paul VI débaptisée s’appelle l’école «des quatre vents». Les parents trouvaient que cela reflétait mieux la réalité pour leurs enfants, qu’un nom à saveur religieuse et sans signification. Nous les orientons «aux quatre vents». Ce message nous vient de parents du Québec profond. C’est plus qu’une mode, c’est un virus de confusion qui s’est logé dans notre subconscient. Nous dégriffons nos enfants en les amputant des repères religieux nécessaires, et les laissons évoluer au sein de nouvelles religions et sectes étrangères sous la seule protection d’une Charte des droits désaxée en faveur des minorités. Nos cathédrales sont vides. Avons-nous mis nos échecs sur le dos de l’Église, rejeté notre ancienne élite, le clergé, laissé les vents nouveaux de la révolution tranquille balayer notre identité chrétienne ? Cette laïcité qui rejette et se méfie devrait faire place à une laïcité qui se souvient. La société du Québec qui demeure à plus de 90% chrétienne devrait être fière de son histoire et de son identité, croire en elle-même, retrouver un leadership religieux bénéfique pour l’évolution de notre société, pour l’épanouissement humain. Jusqu’à quand craindrons-nous que l’Église n’ait pas encore appris la leçon? Jusqu’à quelle limite laisserons-nous la société de consommation matérialiste effaçer nos repères religieux, récupérer nos valeurs et notre mode de vie?

La crise des accommodements raisonnables nous éveille à des réalités et confirme qu’en contrepartie d’ajustements nécessaires accordés aux minorités, nous devons nous attendre à des adaptations raisonnables qui assureront aux immigrants cette intégration harmonieuse recherchée. La laïcité qui se souvient devra renouer le dialogue avec l’élite religieuse afin qu’un nouveau leadership se dégage, qu’il soit fidèle à notre identité et bénéfique pour notre avenir. Les Canadiens français devront assumer le rôle qui leur revient.

18 novembre 2006

Derrière la laïcité, la nation

par M. Mathieu Bock-Côté, candidat au doctorat en sociologie à l’UQAM

L'actualité récente nous confirme l'ampleur des problèmes soulevés par la philosophie de l'accommodement raisonnable: du cas du YMCA à celui des policières de Montréal en passant par le dernier événement en date concernant la ségrégation sexuelle de certains cours prénatals où les hommes ne sont plus tolérés et sont invités à se rendre dans des quartiers où leur présence n'incommodera pas les sensibilités minoritaires, on constate bien que le problème de l'accommodement raisonnable dépasse amplement le milieu scolaire où il s'était d'abord manifesté et interpelle la nature du pacte national qui lie les Québécois entre eux.
Ceux qui réclament l'accommodement raisonnable ne cessent pourtant d'en dédramatiser la portée. On le présente ainsi comme un outil privilégié permettant l'intégration de communautés culturelles au domaine public tout en rappelant que le pluralisme identitaire serait désormais la norme pour chaque société occidentale. L'accommodement raisonnable ne serait rien d'autre que la manifestation institutionnelle d'une société ouverte à ses différences. On ne pourrait qu'y souscrire ou s'inscrire en dissidence avec l'idéal d'une démocratie «inclusive», «ouverte» et «tolérante».

La plupart du temps, les adversaires de l'accommodement raisonnable font valoir que la multiplication de telles mesures est contraire à l'idéal de laïcité et des valeurs qu'il abriterait. L'argument est d'autant plus convaincant que la différence culturelle prend trop souvent la forme de l'intégrisme religieux. Il faut pourtant aller plus loin dans cette critique en rappelant que la logique de l'accommodement raisonnable suscite en fait la création de barrières favorisant l'autoexclusion de certains groupes comme on l'a remarqué avec le refus d'un jeune sikh de s'intégrer aux institutions québécoises parce qu'elles refusaient de se plier à ses exigences identitaires. Certains ont même pratiqué le chantage linguistique en soutenant que «l'intransigeance» de la majorité francophone forçait bien souvent certaines minorités à se soustraire à ses institutions pour se réfugier dans une communauté anglophone plus accueillante et pluraliste. De ce point de vue, l'accommodement raisonnable n'est rien d'autre que la tête de pont d'une entreprise plus vaste de multiculturalisation de la société québécoise.

Au-delà de la laïcité

Plus que la seule laïcité, il faut opposer au multiculturalisme une certaine idée de la communauté politique qui ne renie pas sa dimension historique et existentielle. Si nos sociétés doivent s'ouvrir sans arrière-pensées à la diversité, elles doivent savoir à partir de quoi elles le font. D'une société dénationalisée soumise au corporatisme identitaire soutenu par un chartisme se substituant aux pouvoirs démocratiques? Ou d'une communauté nationale assumant sa continuité historique et accueillant à partir de ce qu'elle est ceux qui s'y joindront? Dans un premier cas, l'intégration sera chose facile, parce qu'elle ne voudra plus rien dire. Dans le deuxième cas, elle sera plus exigeante, mais conforme à une conception substantielle de la démocratie où le vivre-ensemble s'approfondit dans un authentique monde commun.

Le relativisme identitaire demandant à une société de renier toutes ses marques distinctives pour mieux s'ouvrir à la diversité est symptomatique d'une mauvaise conscience inquiétante. C'est à partir de son histoire particulière que le Québec s'est ouvert à la laïcité. Quand certains, sous prétexte d'appliquer une laïcité intégrale nous demandent de cesser d'enseigner les chants de Noël aux enfants du Montréal multiconfessionnel, de distinguer définitivement les jours fériés du calendrier religieux, de déplanter la croix du mont Royal ou de ne plus enseigner l'histoire nationale parce qu'elle serait d'abord celle de la majorité francophone, ils font preuve d'un zèle aussi peu nécessaire qu'intransigeant. En fait, en cherchant à présenter une laïcité soustraite à son contexte historique, ils minent la capacité d'intégration de notre société en la privant de ses raisons communes pour la réduire à une mince pellicule universaliste recouvrant tristement notre refus d'assumer notre propre histoire.

Retrouver la nation

La société québécoise s'empêtre déjà plus qu'elle ne le devrait dans le multiculturalisme. Mais les récents propos de Jacques Godbout nous révèlent heureusement que le temps de la censure est terminé. Et les plus récentes déclarations de Mario Dumont nous prouvent aussi qu'un homme politique disposant d'un peu de courage et de bon sens peut s'approprier cette question désormais centrale pour la démocratie québécoise. La rectitude politique qui nous pousse à confondre l'ouverture à l'autre avec le reniement de soi doit cesser. La majorité a des droits. La société québécoise ne doit plus avoir honte d'elle-même en se croyant coupable de racisme chaque fois qu'elle demande qu'on respecte les valeurs et la conscience historique qu'elle place au centre de son existence. Comme quoi derrière la question de l'accommodement raisonnable se trouve plus qu'une simple défense de notre indispensable laïcité. Derrière la laïcité, on devra bien finir par retrouver la nation.

 

18 novembre 2006

Qu'est-ce que la culture et l'identité du Québec?

par M. Guy Durand, juriste et éthicien

Dans le débat actuel sur la présence des pratiques et des symboles religieux dans l'espace public, on évoque souvent la protection de la culture québécoise ou de l'identité du Québec. On explicite rarement ce dont il s'agit. Voici un court essai.

La culture québécoise, c'est d'abord la langue, mais aussi la façon de penser, de raisonner, de créer, de voir le monde, bref un mode de vivre... qui dépend en partie intrinsèquement de la langue et en partie de l'histoire.

Au sens social, la culture, c'est cet ensemble de valeurs, de normes, de symboles, d'institutions et d'artéfacts qui caractérisent un groupe ou un peuple. Si on essaie de détailler, elle comprend:
- la langue: d'éducation, de travail, d'affichage, etc.;
- le paysage architectural: style, symboles religieux inscrits, etc.;
- la toponymie: noms de villes, rues, lacs, cours d'eau, etc.;
- les rythmes du temps: année, semaines, fêtes, anniversaires, etc. ;
- des institutions: démocratie, mariage, institutions scolaires, tribunaux, etc.;
- des valeurs: liberté, égalité, justice sociale, rapport homme-femme, etc.;
- une certaine connaissance de l'histoire, de nos déboires et de nos héros, de nos auteurs anciens et contemporains, de nos artistes, en sorte qu'il y ait une sorte d'imaginaire commun, qui permet de nous rassembler et de fêter ensemble.

Au Québec, cette culture et cette identité ont été forgées et restent largement marquées par la tradition chrétienne (ou judéo-gréco-chrétienne). On doit le reconnaître malgré les critiques que l'on peut faire à l'Église catholique et même si on s'est détaché de la foi ou de la pratique chrétiennes. C'est une question de fidélité au passé et un gage d'avenir, car il n'y a pas de futur identitaire sans mémoire. L'ouverture au monde n'amoindrit nullement le besoin d'une identité nationale. Au contraire. Toute civilisation, comme toute éthique, est faite de traits universels (droits et devoirs), de traits particuliers (culture et identité nationales) et de traits singuliers (personnalité et convictions personnelles).
Pour protéger cette identité nationale québécoise, certaines règles sociales et juridiques me semblent s'imposer clairement.

1. Être restrictif dans l'interprétation de l'«accommodement raisonnable» quand la sécurité est en jeu. Exemples: interdiction du port du kirpan à l'école et dans la rue, interdiction de vêtements non-sécuritaires dans un laboratoire (voile), interdiction de vêtements qui empêchent l'identification du porteur même sur la place publique (burka, niquab), obligation de vêtement sécuritaire au travail (casque protecteur),.
2. Interdire les vêtements et signes religieux ostensibles pour les titulaires de postes publics: représentants de l'État (ministre, député, maire) et titulaires de fonctions officielles (officier de justice, enseignant). S'impose, à l'inverse, le respect du port d'un uniforme lorsque celui-ci est requis (soldat, gendarme, policier).
3. À moins d'une raison particulière, conserver certaines manifestations et symboles chrétiens qui ne s'opposent pas directement à la liberté de conscience et religion Exemples: les signes religieux inscrits dans l'architecture des édifices même si ceux-ci passent à un usage civil (églises, écoles, palais de justice); les noms des villes, rues et édifices (saints, fondateurs de communautés religieuses, etc.); les fêtes chrétiennes (jours fériés, chants et décorations de Noël, sonnerie des cloches des églises). À l'inverse, s'impose le refus de certaines autres manifestations qui portent atteinte à cette culture commune. Lesquelles? Cela reste à préciser. Par exemple, la France a interdit les signes religieux ostensibles dans les écoles. En Suisse, le canton de Zurich interdit la construction de nouveaux minarets (La Presse, 8,09,2006). En Italie, le Conseil d'État vient de juger que la croix constitue une composante de l'autocompréhension de la culture nationale et que cette dimension l'emporte sur sa signification religieuse (Le Devoir, 19,08,2006). Dans les organismes internationaux, on ne voit personne se laver les pieds dans les lavabos des toilettes ou laisser traîner des tapis de prières, ni personne revendiquer des lieux de prière (La Presse, 21,04.2006).

En conséquence, pour tenir compte des exigences de la démocratie et de l'État de droit, tout en corrigeant les effets éventuellement néfastes de la charte, trois autres règles d'ordre plus structurel, institutionnel, s'imposent.
1. Que les organismes de droits (tribunaux, commission des droits de la personne) modifient leur interprétation de la charte («limites raisonnables» et «accommodement raisonnable») et tiennent compte davantage des droits collectifs et nationaux (identité et culture du Québec);
2. Que les gouvernements fassent des lois pour protéger certains éléments de la culture et du patrimoine et, le cas échéant, fassent davantage appel au pouvoir de déroger (clause nonobstant) qui leur permet de passer outre à l'interprétation des tribunaux.
3 Que le gouvernement du Canada et particulièrement celui du Québec informent les immigrants de la place de la culture commune identitaire dans les institutions publiques et précisent les termes du contrat moral (droits et devoirs) qu'ils sont appelés à signer à leur arrivée. «Il faut reconnaître dans notre pays l'existence d'une majorité, de ses valeurs, qui s'enrichissent ou évoluent par métissage, certes, mais qui constituent le corps principal d'intégration à la société d'accueil» (M.Venne).

La notion de multiculturalisme, qui affadit l'identité culturelle du Québec, doit être considérablement revue. La démocratie s'appauvrit quand elle piétine l'épaisseur historique et identitaire d'un peuple. La laïcité ne suffit pas à fonder une identité culturelle collective si elle n'est pas fondée sur l'héritage historique, les traditions locales et le contexte social (Rapport Stasi). Le Québec évoluera, c'est sûr, et en partie grâce à l'apport des immigrants, mais il est normal et légitime qu'une société protége son identité, et qu'une génération désire transmettre sa conception du pays à ses enfants et petits-enfants.

Cette position n'a rien à voir avec la valeur de la foi personnelle; elle ne signifie pas que la religion chrétienne est meilleure que les autres; elle n'est pas contre le dialogue inter-religieux et l'enrichissement réciproque. Il s'agit là de questions théologiques dont les réponses n'ont pas à être transposées telles quelles sur le plan social et politique.

18 novembre 2006

PS L'auteur a publié récemment un livre sur le sujet intitulé Six études d'éthique et de philosophie du droit, Liber, 20906, 154p.
1021 Chemin Childerhouse
Dunham, J0E 1M0
(450) 295-2118

Une laïcité qui se souvient

par M. Louis O’Neill, théologien

1 Trois questions : quelle laïcité ? pourquoi un enracinement dans le passé ? quel passé ?

Définition de la laïcité. Ouverte ou fermée ? Accueillante ou étouffante ?
(voir Guy Durand. Le Québec et la laïcité). A distinguer du laïcisme ou encore de cet extrémisme idéologique qu’on appelle l’intégrisme laïque.

2 La laïcité bien comprise a des racines chrétiennes. Elle a émergé à partir de la désacralisation que le christianisme a introduite dans l’ordre impérial romain. Les premiers martyrs furent des témoins de la liberté de conscience face au pouvoir divinisé et aux lois de la cité. Dans la suite, la laïcité en devenir obéit à un processus dialectique au sein de la chrétienté face à des tendances visant à sacraliser de nouveau le pouvoir et l’ordre social. v.g. Constantin, Justinien, la société sacrale médiévale, le Saint Empire romain germanique, les Rois très chrétiens, les tsars (Nicolas 11), la Reine d’Angleterre gardienne de la foi, l’ambiguïté du «  cujus regio. ejus religio », qui perdure plus ou moins encore de nos jours dans plusieurs pays de tradition chrétienne, v..g. Suède. Processus dialectique, comme si on tentait, par retouches successives, de concilier de nouvelles manières de voir avec un héritage religieux et culturel auquel plusieurs tiennent beaucoup.

Point d’ancrage : l’institution étatique. De Gaulle, président d’un Etat laïque, se distingue du chrétien pratiquant.

La laïcité ouverte de l’époque moderne s’inscrit dans la foulée de la distinction entre le spirituel et le temporel (Jacques Maritain)
Une distinction déjà inscrite dans l’affirmation thomiste sur la spécificité et la valeur propre de l’ordre temporel.

Distinction ne veut pas dire suppression d’une des facettes L’autonomie du temporel n’exige pas le rejet du spirituel. La laïcité étatique n’exige pas la sécularisation de chacune des composantes de la société civile, v.g. l’école. On aurait pu fort bien, lors de l’adoption de la loi 95, en 2005, au Québec, accorder un droit d’exemption face au nouveau cours de culture religieuse ainsi que le droit au libre choix d’un enseignement spécifiquement religieux et chrétien, et cela sans porter atteinte à la laïcité.

3 La laïcité bien comprise fait partie des « inventions chrétiennes» (voir René Rémond, Les grandes inventions du christianisme). Outre la laïcité, René Rémond inscrit au nombre des inventions chrétiennes l’universalité, la primauté de la personne, l’égalité de l’homme et de la femme, la primauté de la moralité intérieure, les droits de l’homme. Au sujet de la laïcité, il note ceci : « La carte des pays où le principe de laïcité est reconnu et à peu près respecté dans la pratique coïncide approximativement avec celle des pays d’imprégnation chrétienne »

On observe au fait deux processus antinomiques : d’une part une tendance de fond qui promeut la spécificité du temporel, d’autre part des traditions, des alluvions culturelles, des appareils et des apparatchiks ( v.g. l’anti-modernisme au temps de Pie IX) qui freinent pour un temps l’évolution. Influe parfois aussi sur le débat un laïcisme agressif qui a tendance en général à s’atténuer avec le temps. (v.g. en France). Au Québec, ce laïcisme, chez beaucoup d’enseignants et de professionnels des communications sociales, n’a pas encore dépassé l’étape de la table rase (intégrisme laïque).

Guy Durand souligne qu’il existe des modèles variés de laïcité issus d’approches culturelles différentes : France, Grande-Bretagne, Allemagne, USA, Grèce. En France, on observe un passage progressif de la laïcité fermée à la laïcité ouverte. Les Te Deum des victoires à Notre-Dame de Paris. Le président de la République assume toujours le titre de chanoine du Latran !

4 Donc une juste conception de la laïcité est inséparable de l’histoire, de l’histoire particulière dont on est héritier. Sinon on s’enfonce dans une « humanité improvisée  (Pierre Vadeboncoeur). Deux échecs spectaculaires d’humanité improvisée et de laïcisme destructeur à partir d’un rejet de l’héritage chrétien : le marxisme-léninisme et le national-socialisme allemand. Des poussées d’athéisme virulent en territoire chrétien. Comment expliquer cela ?

L’enracinement dans le passé vaut pour chaque collectivité.
Le Québec a aussi une histoire, nationale, mais enracinée en plus dans la tradition judéo-chrétienne. Cela fait partie de son identité. Comment conjuguer le Québec d’aujourd’hui avec celui d’hier ? Celui-ci a été indissociablement religieux, culturel, social et politique. Peut-on mettre la hache dans ce passé ? Peut-on improviser un Québec nouveau coupé de ses racines ?

D’autre part, les chrétiens partout dans le monde sont engagés dans un processus incontournable d’aggiornamento ecclésial qui devrait raccorder les  inventions chrétiennes  à leur port d’attache (Exemple : Pacem in terris, Gaudium et spes).. Une laïcité ouverte et intelligente, bien différente d’un laïcisme borné et agressif, peut influer favorablement sur le virage en cours.

18 novembre 2006